
Les deux solitudes
Peu importe les raisons, peu importe qu’on l’ait choisie ou non, vivre seul peut peser lourd. Quand on rentre le soir et que personne ne nous attend. Quand on sirote son espresso au comptoir du coin le dimanche matin avec tout interlocuteur que son journal, c’est toute une panoplie d’émotions désagréables qui surgissent pour plusieurs.
Si le fait de vivre seul rime souvent avec tristesse, il rime également avec angoisse : personne sur qui s’appuyer pour prendre des décisions importantes, pour nous aider à payer les comptes ou tout simplement pour occuper le temps. Dans ce contexte, comment concevoir le fait de vivre seul autrement que comme une malédiction qu’on cherchera à fuir par tous les moyens ?
Pour plusieurs donc, vivre seul, c’est expérimenter la solitude. Voilà pourquoi cette perception erronée de la vie vécue en solo amène les gens à adopter des comportements dans le seul but de l’éviter, les entraînant parfois dans des déboires lamentables. C’est ainsi que le spectre de la solitude peut aisément engendrer la prise de mauvaises décisions ou faire en sorte qu’une personne s’accroche à une situation qui n’est pas nécessairement propice à son bien-être et à son évolution. Mais saviez-vous qu’il n’est pas nécessaire de vivre seul pour expérimenter la solitude ? Que celle-ci peut naître chez des personnes bien entourées ?
Antoinette Mayrat (1981) définit la solitude de deux façons : la solitude objective et la solitude subjective.
- La solitude objective (ou l’état d’isolement) est un fait observable, c’est l’isolement que créer la privation de compagnie humaine, la mise hors du circuit social. Cette solitude peut être choisie ou subie. La pauvreté et le vieillissement, par exemple, pourraient se classer dans le rang de la solitude que l’on subit.
- La solitude subjective (ou le sentiment de solitude) est un phénomène du vécu qui échappe à l’observation et au contrôle. Elle est de l’ordre du sensible. C’est une espèce de vague à l’âme, qui peut être plus ou moins douloureux et angoissant pour la personne qui l’éprouve. La solitude subjective, ce n’est pas être seul : c’est se croire seul et réduit à soi-même. C’est donc à cette solitude-là que je fais ici référence.
En se débarrassant de cette idée fausse que la solitude est l’ennemi du bonheur, on peut transformer sa peur d’être seul en une puissante alliée que l’on voudra jalousement protéger.
Plus encore, je crois que le seul moyen de goûter la paix intérieure, la sérénité et d’expérimenter ce que l’on appelle ces moments de grâce, c’est d’apprivoiser sa solitude. Il n’est pas un moyen efficace ou un moyen comme un autre : il est le seul.
Solitude, quand je te fuis !
Parce qu’il appert que plus on cherche à fuir cette réalité inéluctable de l’existence qu’est la solitude plus celle-ci se cramponne à nous ; jusqu’à nous rendre dépendant de la présence de notre entourage pour survivre à l’épreuve que devient notre quotidien. C’est ainsi que ceux que nous chérissons nous fuient, et que l’on se retrouve devant ce que l’on cherchait justement à éviter : seul, à ronger son frein…
En revanche, plus une personne apprivoise sa solitude et vit bien avec celle-ci, plus les autres apprécient la présence de cette personne et la réclame ! Pourquoi ? Il semble que les gens qui sont parvenus à apprivoiser leur solitude et à la faire leur deviennent une source d’inspiration pour leurs proches et leurs pairs. Ils sont en général des gens passionnés qui cultivent des intérêts multiples. Ils ont développé une confiance en eux qui leur permet de faire face aux aléas de l’existence sans trop de heurts. Ils préservent jalousement leur espace, et ne se laissent pas envahir. Voilà pourquoi on veut les compter parmi les nôtres, les imiter. Examinons ensemble comment on peut, nous aussi, parvenir à ce degré de sérénité.
Multipliez et diversifiez vos expériences de vie
Je ne vous apprends rien en vous disant qu’on vient au monde seul et que c’est seul que l’on meurt. Entre ces deux événements que sont la naissance et la mort, s’inscrit la vie, ponctuée d’une succession d’expériences de toutes sortes.
Ces expériences, qui nous font vivre toute une gamme d’émotions, nous construisent en nous faisant découvrir qui nous sommes et ce vers quoi nous voulons tendre. Elles contribuent à renforcer notre capacité à résoudre des problèmes de toutes natures, ce qui augmente notre confiance en soi.
Plus on multiplie et on diversifie ses expériences de vie, plus on élargit le champ de ses connaissances et plus solidement se construit notre autonomie. Cette démarche contribue, par ricochet, à atténuer nos peurs : plus on se sait capable d’accomplir une tâche, plus on fonce. Plus on fonce, plus on renforce son estime de soi. Par exemple, la peur de ne pas parvenir à atteindre nos objectifs s’amenuise généralement au fil et à mesure de nos victoires. Du coup s’estompe également la peur de ne pas être à la hauteur des défis que la vie nous lance. Une estime de soi bien ancrée nous dictera de tirer le maximum de nos bévues et de nos revers en les transformant en occasion d’apprentissage.
Acceptez les pertes comme faisant partie de l’existence
Ces expériences nous apprennent également à composer avec l’échec ou avec la perte, que cette perte en soit une humaine (la mort d’un être cher), animale (la mort d’un animal) ou matérielle (une faillite ou la perte d’un emploi, par exemple). Le nombre et la nature des deuils qui traversent notre existence se succèdent souvent à un rythme fou. Apprendre à vivre les détachements de toutes sortes est une démarche incontournable pour tirer le meilleur de la solitude.
De même, certaines souffrances sont inévitables : la maladie, la vieillesse et la mort, la nôtre. La seule chose que nous pouvons faire quand elles se présentent, c’est d’apprendre à réduire l’angoisse qu’elles peuvent faire monter en changeant les idées que nous entretenons à leur propos. Un ami qui venait de perdre son fils m’avait dit une phrase que je n’oublierai jamais : «Tu parles de la chance que j’ai eue de pouvoir compter Sébas dans ma vie pendant vingt-sept ans ! C’est sûr que ça me le ramènera pas de penser de même. Mais on dirait que dit comme ça, ça a l’effet d’un puissant onguent sur mon gros bobo. Ça va l’aider à cicatriser plus vite. Je pense.»
Il se trouve tant d’émotions désagréables auxquelles nous pourrions échapper si seulement nous pensions plus réalistement. Par exemple, on n’est pas un raté parce qu’on a raté l’examen qui nous aurait mené à la promotion de nos rêves : on est un humain qui a raté un examen et qui pourrait réussir le prochain. À l’inverse, on n’est pas exceptionnel parce qu’on a réussi à se hisser au rang des dix hommes d’affaires les plus riches du monde : on est un humain qui a fait de l’argent et qui pourrait aussi en perdre. C’est important de se rentrer dans le coco qu’on n’est pas ce qu’on fait et qu’on n’est pas ce qu’on a (laissez-moi vous dire que je sais de quoi je parle !) C’est important parce que c’est précisément cette manière de penser qui nous permettra d’avancer dans la vie d’un pas beaucoup plus assuré. Saint-Prospère ne s’est pas bâti en un jour non plus que par une seule personne.
Découvrez-vous des passions, cultivez vos intérêts, exploitez vos talents
Qu’est-ce qu’il disait déjà, mon petit frère si sage : « Je ne me suis jamais senti aussi libre que le jour où j’ai eu tout perdu (il parlait du matériel, évidemment !) Si tu savais comme on se sent libre quand on n’a plus rien, ou presque ! Qu’est-ce que tu voulais que je perde de plus sinon ma vie, qui ne m’est jamais apparue aussi précieuse ? Je suis libre, tu comprends-tu ça ? »
Bon, je l’avoue : tout le monde n’est pas aussi chanceux que Fred ! Pour les autres, le chemin du détachement pourrait juste être un peu plus long… Mais ça vaut la peine d’y mettre les efforts. Parce qu’une fois libérés du joug de la peur de courir à sa perte ou de perdre des êtres, des animaux ou des objets qui nous sont chers, il nous reste du temps pour découvrir et cultiver nos passions, et remplir avec joie les années, trop peu nombreuses, que nous avons devant nous.
Jusqu’à preuve du contraire, on n’a qu’une vie à vivre. La mienne est remplie de levers de soleil, de pommiers en fleurs, de tempêtes de neige, d’érables rouges et de pins, de chants du merle, de petites mains potelées, de Bach, de chocolat noir et de fous rires. De Minou. Et de mots. La vôtre est peuplée de quoi ?
Photo : www.bancspublics.net
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